5.6.11

| Une vague de super-héros pour une génération d'impuissants |

Le cinéma est un révélateur puissant de l'état d'esprit des populations. Les attentes, les frustrations, les manques, les vides sociologiques et idéologiques sont bien souvent représentés et assouvis par des films, des séries, des spectacles dans une société mondialisée complètement communicante. Le formidable développement du numérique et des réseaux, du partage des données, licite ou illicite, ont contribuer à la construction d'un panorama visible qui embrasse l'ensemble de la planète et permet à qui aime observer de voir évoluer le monde.

En regardant les blockbusters et les best-sellers qui forment l'essentiel de la consommation culturelle mondiale, la vision est frappante. Que ce soit dans le monde occidental ou dans "l'autre", il serait impossible de ne pas voir l'émergence d'une nouvelle mythologie fondée sur le culte du super-héros. Ce dernier, autrefois figure réservée aux initiés, aux "geeks", ou au travers de figures des arts martiaux, aux spécialistes du genre. Le super-héros est le personnage de référence. Tour à tour vampire immortel et invincible, personnage mythique de l'Antiquité remis au goût du jour, héros de bandes-dessinées des années 30, 50 ou 70, maître des arts occultes, champion de la médiumnité, ou encore expert des arts martiaux, le super-héros et sa contre-partie aux atours féminins mais aux attributs typiquement virils, sont de retour sur tous les écrans et dans tous les romans de fort tirage.

Le super-héros n'est pas nouveau. C'est la force de son omniprésence, ainsi que la mondialisation de son impact. Quel que soit la culture, la société, ou la région du monde, les nouveaux héros de film et de romans sont doté(e)s de pouvoirs surnaturels, de capacités hors du commun, d'attributs autrefois exclusifs de la divinité. Ils sont invincibles, résistants à la souffrance et aux blessures, capables de surmonter toutes les difficultés et pour beaucoup totalement immunisés à la mort. Nul doute que ce type de héros aie toujours eu un écho au sein d'une population jeune, mal intégrée dans une société ayant le culte de la santé, du sport, du combat physique, et de l'esprit de compétition. Et il était prévisible que ces lectures d'adolescence aient un impact sur la production littéraire et audiovisuel, deux générations plus tard.

Mais il y a là un problème. Le super-héros n'est pas un phénomène de mode. Si des éditeurs comme Marvel, ou DC Comics ont diversifié leurs activités dès la fin des années 80, ce n'est pas pour autant que les super-héros ont envahit les écrans, ni les romans. Il aura fallu attendre la première décennie du vingt et unième siècle pour voir les super-héros crever l'écran et occuper la quasi-totalité des espaces culturels de grande consommation aussi bien pour les enfants, que les ados ou les adultes. Les super-héros sont partout et se multiplient comme des lapins. Il suffit de regarder la programmation des cinémas ou les tables des sorties récentes dans les librairies de chaînes pour se rendre compte de l'évidence.

Alors quelle attente cette abondance de super-héros comble-t-elle ? Loin de toucher un public ciblé, la nouvelle vague des super-héros semble embrasser la totalité de la population en âge de lire ou d'aller au cinéma. Et comme toujours dans un effort marketing, il est montré au public ce qu'il attend et ce qui satisfait sa frustration. Si la puissance des super-héros est immense, elle est à la mesure de l'impuissance du public qui enchaîne les films et les lectures. Nous sommes bien et bel face à une génération entière d'impuissants en manque de pouvoir, de projet, d'espoir, de force, de vitalité. Il y a dix ans, les jeux vidéos étaient l'exutoire de référence pour cette immense frustration qu'engendre une société à forte dominante capitaliste.

Aujourd'hui, l'ensemble des populations asservies, désincarnées, dépourvues de rêves propres, déshumanisées et complètement déconnectées de leurs potentiels provoquent un appel d'air dans lequel s'engouffrent les producteurs et éditeurs de produits de divertissement. Et ces divertissements s'articulent sur le sentiment général d'impuissance : politique, sociale, familiale, individuelle ou collective. Le super-héros vient combler ce décalage, offrant au regard du spectateur le modèle de l'invincibilité et de l'immortalité qu'il ne pourra jamais atteindre mais qu'il appelle de ses vœux. Cette nouvelle mythologie qui envahit les écrans et les livres supplante des religions moribondes, brouille des croyances antiques et perturbe davantage l'équilibre intérieur des individus. Car aussitôt le spectacle triomphant terminé, il faut vite en trouver un autre identique ou approchant pour renouveler l'expérience et perpétuer l'illusion de puissance.

Ce nouveau culte des super-héros se bâtit au travers de l'exploitation de licences de BD, de remakes de vieux films de série B, de séries empruntées à la littérature de genre si longtemps méprisée, ou encore de romans qui 30 ans plus tôt seraient publiés au rayon de la littérature de gare. Dans un monde sans Dieu et sans dieux, les super-héros pullulent, se reproduisent à l'infini, offrant de multiples facettes auxquelles se raccrocher et réaliser sont transfert psychologique. Mais leur statut presque divin interdit aux simples mortels que nous sommes de les égaler, ni même de les sublimer. Faute du recul qu'apporte la culture au sens traditionnel du terme et surtout faute de maturité dans une société de l'esclavage mental permanent, le culte du super-héros accentue l'impuissance et condamne les individus à la consommation régulière, telle une drogue culturelle.

Les super-héros d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec ceux des années 70. Bien que faisant référence à la pulp culture, ou à la littérature de genre ou encore aux comics américains, les super-héros qui fleurissent sur les écrans et dans les best-sellers sont essentiellement des substituts stériles, dépourvus d'histoire, de personnalité, de particularismes qui faisaient leur efficacité. Les super-héros de maintenant sont lisses, "streamlined", correspondant à des critères marketing afin de plaire à tous, de générer un maximum d'adhésion et éventuellement un bon nombre de produits dérivés. Ils sont comme des poupées ou des figurines portés à l'écran ou intégrés dans des histoires romancées. En cela ils ressemblent au fast-food, tout est dans la pub, rien dans l'assiette.

Il est à craindre que cette multiplication de super-héros qu'ils soient antiques, modernes, fantastiques ou réalistes ne soit le signe d'une période de régression sociale, d'amoindrissement des personnalités individuelles et de compensation psychologique d'une forme d'esclavage radicale et entièrement nouvelle. Cette nouvelle forme d'esclavage a souvent été évoquée dans nombre de romans de SF du vingtième siècle et dans quelques œuvres de premier plan de la littérature classique. Comble de l'absurde, elle est ouvertement décriée dans ces mêmes romans et comics qui sont aujourd'hui devenus des spectacles d'effets spéciaux et des best-sellers contemporains.

3.12.09

| Se changer pour changer le monde |

Changer la société en commençant par se changer soi-même...

L'idée est séduisante mais purement Socratique. La liberté d'action ou de pensée ne suffisent pas, d'autant qu'elles ne sont que des vues de l'esprit, ou plutôt le fait d'interprétations personnelles et relatives. Ce qui manque dans la proposition de changement personnel, ou de révolution intérieure, c'est le modèle.

Qu'il soit ancien, adapté ou nouveau, c'est le modèle que cherchent tous ceux et celles qui désirent le changement. Il ne s'agit pas simplement de changer (le mécanisme) mais aussi de passer d'une forme à une autre, de changer vers quelque chose d'autre (la transformation). Et si l'exemplarité personnelle est un facteur incitatif du changement, il ne peut être force de loi par le fait de sa singularité. Plus simplement, ce qui est bon pour moi ne l'est pas nécessairement pour les autres.

Si le changement est à l'origine de la fabrication de l'espace et de la dynamique politiques, c'est sur les modèles et sur les contre-modèles que tout le monde se casse les dents : les politiciens, les philosophes, les sociologues, les intellectuels de toutes sortes, les idéologues et les oracles post-modernes. On ne produit que des fictions ou des interprétations limitées par les conceptions individuelles.

Jusque ici, on s'est servit de l'utopie et/ou de l'histoire pour fabriquer l'avenir souvent de manière mutuellement exclusive, l'un contre l'autre. Cette oscillation constante entre l'idéalisme (fiction du futur) et le matérialisme (interprétation du passé) n'a débouché que sur des révolutions factices, où une élite a remplacé une autre élite dans un schéma pyramidal qui confine au Moyen-Âge féodal. Et le plus souvent, ces déplacements de puissance se sont fait dans le sang et les larmes.

Car changer soi-même pour changer la société, c'est aussi changer pour changer les autres. Pourquoi vouloir changer les autres ? Pourquoi vouloir façonner la société à notre idée tout à fait personnelle ? N'y a-t-il pas là un antagonisme irréductible qui ne peut déboucher que sur la confrontation et la violence ? Ne faut-il pas repenser la notion même de changement à l'aune de cette nouvelle ère des flux et de la liquéfaction des relations humaines.

Les frontières s'effacent, les identités se dissolvent,
les cadres sont polymorphes et les représentations sociales deviennent protéiformes. Le tout s'opère de manière conjuguée à l'échelle planétaire provoquant toutes sortes de réactions spontanées et imprévues. Dans un tel monde, le passé et le futur deviennent des notions floues, indiscernables, vagues, susceptibles d'être modifiés par nos perceptions et nos projets.

Le changement serait donc une constante, pas un projet.
Et le projet serait une activité à la fois dirigée et instable. Il serait à écrire au quotidien en l'enrichissant de tous les échanges et du renouvellement. Il serait le produit de l'individu tout autant que de son dialogue régulier avec les autres. Peut-être est-ce cela le modèle de société pour l'avenir : réécrire tous les jours son identité, son projet existentiel, son histoire personnelle. Et par là réussir, non à changer le monde, mais à accepter les transformations du monde plutôt que de tenter vainement de résister au courant des métamorphoses.

Une telle conception ne reposera plus seulement sur la production et la recherche de modèles, mais surtout sur l'usage et l'échange. Elle suppose une réelle prise de conscience des données présentes, sans trop s'attacher à des rêveries futures et hypothétiques et en résistant modérément au poids des souvenirs et de l'histoire. Elle nécessite donc la combinaison de deux vertus : l'honnêteté et la responsabilité. Et bien qu'elles soient souvent absentes de notre milieu quotidien, ces vertus ne sont ni abstraites, ni symboliques. L'honnêteté comme la responsabilité sont des attitudes fondées sur une perception personnelle et intime. N'est-ce pas là le début d'une révolution intérieure ?

23.8.09

| La société de l'irréductible retard |

Lewis Caroll décrivait dans Alice aux pays des merveilles, un lapin à la fois étrange et familier. Ce lapin blanc est obsédé par le temps et est constamment en retard. Il passe le plus clair de ces apparitions à répéter qu'il est retard, qu'il est trop tard, que le moment est déjà passé. Bien souvent, en regardant autour de moi, j'ai la saisissante impression que Lewis Caroll décrivait ainsi et prophétiquement le devenir du monde moderne, et après lui, la société occidentale post-moderniste dans laquelle nous essayons tous de vivre.

Malgré tous les efforts déployés par les médias, les journalistes et la technologie de l'information pour raccourcir le délai entre le fait et sa relation au public, le retard reste irréductible et tout ce que nous voyons à la télé ou dans les journaux, ou même sur Internet appartient au passé au moment même où nous en prenons conscience. La radio reste le seul outil d'information en direct, en temps réel. Pourtant malgré l'engouement qu'elle connaît à nouveau, ce ne sont pas les programmes d'information en temps réel qui sont les plus prisés.

Alors même que le retard est perçu comme un handicap, voire comme une condition impolie et méprisable par notre société, il est totalement accepté quand il s'agit de ce que nous percevons de la réalité du quotidien. Et cette culture du retard semble avoir envahie la totalité de nos activités humaines au point que toute forme d'anticipation ou de prospective est considérée comme une absurdité et ressentie comme un risque. Personne n'aime les retards, ni être en retard, mais tout le monde se méfie des projections et des promesses de lendemains meilleurs.

Comme le lapin d'Alice, le nez rivé à la montre, nous poursuivons notre course folle à travers notre propre vie en ne considérant que le passé comme certitude et le retard comme une condition naturelle de la marche de l'univers. Ainsi, nous acceptons, tous, qu'il est déjà trop tard, que nous avons manqué le train et qu'il faut maintenant s'en accommoder et réagir en conséquence. C'est trop tard, alors tant pis. Passons à autre chose. Résignés et gagnés par les regrets, nous regardons avec nostalgie les hypothétiques solutions que nous aurions pu trouver pour des problèmes du passé et qui auraient, sans nuls doutes, changé, pour le meilleur, notre présent.

Cette disposition pour le retard porte une autre caractéristique en elle. Celle de l'érosion rapide, voire de la désintégration de l'espoir. A force de voir très bien ce que l'on a raté, ce que l'on n'a pas su régler à temps, il nous vient ce sentiment diffus et croissant, années après années, qu'il n'y a pas de moyen de faire les choses à temps. En dépit de nos efforts, souvent courageux, rien n'y fait, il est déjà trop tard. Aucune solution ne semble possible. Aucun projet ne va aboutir. Ce fatalisme invisible et souvent inconscient nous détourne de notre capacité toute simple à changer les choses dans le couple, dans la famille, dans le village ou le quartier. Par extension, il nous coupe de toute volonté de changer la société.

Dans une telle disposition d'esprit, je trouve logique, bien que totalement irrationnelle, l'obsession du lapin pour sa montre. Et il en va de même pour tout le reste dans notre monde apparemment réel, sérieux et rationnel. Tout le monde est obsédé par le temps, les délais, les plannings, les échéances... Et par là même, les dépassements, les retards, les ratages et les manquements se multiplient par légions plongeant notre petit univers rationnel dans le chaos et l'anarchie. D'ailleurs la crise financière actuelle n'est pas le fait de mauvais placements, ni d'une mauvaise anticipation des risques. Elle est essentiellement due à un problème de retards répétés et en chaînes.

Les banques ont prêté trop tôt à des familles et des couples qui étaient en retard dans la consolidation de leur situation financière, puis qui se sont retrouvés en retard pour rembourser les échéances. Les investisseurs ont demandé trop tôt aux banques des bénéfices sur ces prêts et ces dernières n'étaient plus capables de générer les fonds nécessaires dans les temps demandés. Et d'un même mouvement, tout le monde s'est mis à exiger d'être payé sans délai des sommes imparties. Manquant de temps pour trouver des solutions et mettre en œuvre des mécanismes pour reconstituer des pertes et étaler les paiements, tous les acteurs économiques se sont volontairement mis dans une situation de crise. D'un moment à l'autre, tout le monde a décidé qu'il était trop tard.

Cet enchaînement est typique de toutes les crises. Mais ce qui reste inconscient c'est le processus. Tout le monde, comme le lapin blanc, pense que c'est la faute de la montre qui tourne trop vite et qui ne nous laisse pas assez de temps ou bien qui souligne la perte de notre temps précieux. Personne ne pense : « mais au fait, c'est moi qui décide si j'ai assez de temps ou non ! » Personne ne dit cela car suspendre le temps équivaut à considérer le présent et à remettre en question tout le dispositif de retards accumulés que nous croyons être notre vie. Et s'il faut choisir entre une remise en question pleine d'interrogations et la poursuite de notre situation acquise et familière, la balance penche toujours vers ce que l'on connaît déjà, aussi inconfortable que cette dernière puisse être.

En manquant de temps, nous bénéficions d'un passé stable et identifié. Le retard, bien que réprouvé en apparence, nous console et nous réconforte. Car quand il est trop tard, il n'y a plus de choix à faire et nous sommes enfin débarrassés de la responsabilité de notre situation. Nous pouvons dès lors nous noyer dans nos chagrins, nous envelopper de nos regrets et nous plaindre ad nauseam de notre triste sort. Finie la recherche de solutions, terminé le combat quotidien pour faire avancer les choses. Tout espoir devient inutile et ce n'est pas notre faute. Il est juste trop tard et c'est ça la vie. On y peut rien. Alors passons à autre chose... La boucle est bouclée. La montre marque à nouveau minuit, une nouvelle journée peut se mettre en marche, toujours dominée par l'irréductible retard.